Les cartes dans l'analyse politique de l'espace
Mappemonde, n°137, 2024
La publication de la carte répertoriant les trajets d’utilisateurs de l’application de sport Strava, en 2017, a rendu identifiables des bases militaires dont les membres utilisaient Strava lors de leurs entraînements (Six, 2018). Cet exemple souligne à la fois l’omniprésence de l’outil cartographique dans nos vies et sa dimension stratégique. Aucune carte n’est anodine, quand bien même son objet semble l’être. Nos sociétés sont aujourd’hui confrontées à de nouveaux enjeux, liés à l’abondance des cartes sur Internet, dans les médias, au travail, que celles-ci soient réalisées de manière artisanale ou par le traitement automatisé de données géolocalisées. L’usage de la cartographie, y compris produite en temps réel, s’est généralisé à de nombreux secteurs d’activités, sans que l’ensemble des nouveaux usagers ne soit véritablement formé à la lecture de ce type de représentation, ni à leur remise en question. Dans ce cadre, le rôle du géographe ne se limite pas à la production de cartes, mais est aussi d’en faire l’analyse critique. L’objectivité des cartes est étudiée dans de nombreux travaux (Harley, 1988 ; Rekacewicz, 2006 ; Herb et al., 2009 ; Foucher, 2010), ouvrant le débat sur leur manipulation, leur instrumentalisation, ou encore sur la subjectivité des cartographes ou de leurs commanditaires.
Ce numéro de Mappemonde fait suite à la deuxième journée doctorale de la Commission de géographie politique et de géopolitique du CNFG, qui s’est tenue le 18 juin 2021 et qui posait la question suivante : « Quelle place pour les cartes dans l’analyse politique de l’espace ? » L’objectif était de réfléchir à la place des cartes dans la géographie politique et la géopolitique contemporaines, à la fois comme outils d’analyse et comme objets de recherche. À cette occasion, cinq doctorants ont présenté leurs travaux, en prenant soin de les accompagner de cartes, qu’il s’agisse d’une cartographie originale réalisée pour analyser des dynamiques politiques spatialisées ou de productions cartographiques existantes dont ils produisaient un commentaire critique, visant à déconstruire un récit politico-spatial. Deux géographes confirmés ont également contribué aux réflexions de cette journée doctorale. Luca Muscarà (Università degli Studi del Molise) a ouvert la journée en présentant ses travaux sur « Cartography, Complexity and the Uncertainty of Power: A Historical Approach » (Muscarà, 2018). La journée doctorale s’est conclue par une intervention de Philippe Rekacewicz sur « Les nouveaux usages politiques de la carte désormais au service de toutes et tous : un instrument servant à aliéner autant qu’à résister ». Quelques grands axes ont émergé de cette journée et sont explorés dans les articles de ce numéro. (lire la suite)